LE LIVRE DU MARCHÉ AUX TRUFFES DE RICHERENCHES

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Il est tentant que de commencer cette balade au pays de la truffe par la formule fameuse d’un fameux auteur : « Richerenches est connue depuis la plus haute antiquité » (ou presque). Cela ne déplairait pas, je suppose, aux mânes de feu Alexandre Vialatte.

Si les Grecs s’aventurèrent jusqu’au proche Pègue et les Romains se répandirent tout alentour, ils ne laissèrent trace ici. Les gens d’église furent plus inspirés ; ils édifièrent en ces parages un modeste prieuré bénédictin, au Xe siècle. Il n’en reste rien.

C’est en 1136 que RICHARENSIS apparaît dans les grimoires, grâce à Arnaud de Bedos, fondateur d’une commanderie de l’Ordre du Temple en lieu et place de l’actuel village. De ce passé de moines-soldats, Richerenches a gardé intact son plan carré ceint de remparts, son grand portail fortifié de mâchicoulis avec passage de herse, ses poternes, ses tours et, près de l’église, sa grange. Évidemment, s’il y a Templiers, il y a trésor, enfoui de préférence. Or, il se pourrait que ce trésor ait été découvert ici même. Et peut-être par une jolie et accorte pastourelle prénommée Renche, prénom par la suite délaissé avec ingratitude.

Renche gardait ses ouailles dans la campagne quand elle rencontra, le hasard faisant toujours bien les choses, un jeune, beau et riche seigneur : Renaud de Monségur, dit-on, fort galant de surcroît. Ils tombèrent amoureux séance tenante, et la belle et innocente enfant demanda à son prince charmant de lui léguer droit de propriété sur tout ce qui était sous terre en ses domaines pour hommages et intérêts…

À n’en point douter, la belle était en réalité une fine mouche, métamorphosée par une fée espiègle en aimable bergère afin de mieux abuser un hobereau balourd et imprudemment paillard ne voyant guère que la surface des choses, sans imaginer qu’il régnait sur un or noir bien plus précieux que tous ceux du Texas et autres terres d’outremer. Ce serait ainsi que Renche devint riche.

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La truffe, véritable trésor du lieu — Brillat-Savarin la comparait à un « diamant noir » dont l’éclat brille dans la nuit des temps —, attira la curiosité des historiens. D’aucuns affirment l’avoir découverte sous les caractères cunéiformes des briques mésopotamiennes. Contrée proche, croit-on, d’Éden et de ses derricks, donc du paradis terrestre. Nous sommes tout près d’y souscrire, bien qu’Adam et Ève furent apparemment indifférents aux charmes de la truffe.

Les Grecs la font descendre des amours foudroyantes de Zeus et de Sémélé (pauvre mortelle séduite), parents de Dionysos qui termina sa gestation dans la cuisse paternelle, comme on le sait. Dionysos, nul ne l’ignore, est le dieu tutélaire de la vigne, commère de la truffe dans nos campagnes. Toutes deux raffolent des sols calcaires, caillouteux, pauvres en terre arable. C’est là que poussent les vraies richesses.

Théophraste et Plutarque, en bons Grecs mythologisants, pensent également qu’une action du feu du ciel préside aux origines de la truffe, donc des œuvres du tonitruant maître de l’Olympe. Est-ce pour cela que la truffe brûle toute végétation qui a l’audace de pousser au-dessus d’elle ? Platon-le-Comique, contemporain d’Aristophane, décèle dans la truffe un aphrodisiaque. Ce que confirment Galien et Platine.

Les Romains, moins lyriques, en firent grand cas, bien que Martial, fine bouche, lui préféra les bolets. Pline l’Ancien, perplexe, s’interrogeait.

Luculus, fameux général, gastronome de légende et ami de Virgile, en présentait toujours à sa table. On les ramassait alors au printemps, quand elles sont rousses, mais on les appréciait aussi noires et blanches : la précieuse Alba du Piémont compte toujours ses admirateurs.

À la cour de France, elle fit son apparition au XIVe siècle, quand le Duc de Berry offrit à son frère le roi Charles VI (pas si fou…) des truffes en présent pour son mariage avec Isabeau de Bavière. Ce fût une révélation qui dure encore !

Il faut dire que la truffe, en bon trésor — en terre de Templiers qui plus est —, entretient ses mystères. « Continuons d’y croire et surtout d’en manger », recommande philosophiquement Brillat-Savarin, car sait-on vraiment comment vient, d’où vient la truffe ?

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